A l'automne 1971 (voir une histoire de l'e-mail), l'ingénieur Ray Tomlinson décidait d'utiliser un signe typographique oublié pour séparer les 2 parties d'une adresse électronique. Se doutait-il alors du destin qu'allait connaître l'arobase (@), dont aujourd'hui plus personne n'ignore le nom, ni l'emplacement sur les claviers d'ordinateur ? Quel est donc ce symbole mystérieux ? D'où vient-il ? A quoi servait-il jusqu'alors ? Voici l'étonnante histoire de l'arobase, du moins dans ce qu'on en sait à l'heure actuelle.
Ray Tomlinson, l'inventeur de l'e-mail, cherche un signe pour séparer les 2 parties de l'adresse e-mail. « J'ai simplement passé en revue le clavier pour en trouver un qui n'apparaisse dans aucun nom propre, afin de ne pas créer de confusion », explique-t-il. Son choix s'arrête sur le @, qui se trouve sur la touche P de son ordinateur et qu'il actionne par le raccourci Shift + P.

Le clavier du Teletype ASR33.
Le caractère @ a en outre le grand avantage de s'appeler « at » en anglais. Parfait pour signifier qu'un compte est hébergé chez une machine !
A partir de ce moment, l'arobase connait une nouvelle vie. Tomlinson reconnaîtra par la suite "avoir sauvé le @ de l'extinction".
Mais que faisait donc l'arobase, caractère tombé en désuétude, sur le clavier de l'ordinateur de Tomlinson ? L'arobase a tout simplement connu son heure de gloire au XIXe siècle aux Etats-Unis, où les commerçants l'utilisaient pour indiquer un prix unitaire. « 2 books @ $10 » se lisant par exemple « 2 livres à 10 dollars pièce ». Les machines à écrire, commercialisées à partir de 1873, eurent tôt fait de proposer ce caractère sur leur clavier pour satisfaire commerciaux et comptables. Et comme, par facilité, les concepteurs des premiers systèmes informatiques reprirent les claviers des machines à écrire, l'arobase survécut.
Quand on essaie de remonter dans le temps, au delà du XIXe siècle, lebrouillard s'épaissit. Dans l'état actuel des connaissances, il semble qu'on ait observé l'arobase sous 3 formes principales.
1. selon certains linguistes, il apparaîtrait
dès le VIe siècle dans des manuscrits en latin. Mais cette
hypothèse est contestée : on ne trouve pas de trace de
ce signe avant le XIIe siècle. @ serait une abréviation
de la préposition latine "ad" (chez, vers,
à), faite par ligature (jonction des 2 lettres, le d venant s'enrouler
autour du a et disparaître),
Au XVIIe siècle, on l'utilise dans le latin de chancellerie,
dans toute l'Europe. Elle sert à indiquer l'adresse
de documents officiels. Par exemple : "@ SSMM Ludov. & Marg.
R&R Francae" se lit "à Leurs Majestés Louis
et Marguerite Roi et Reine de France".
2. Au XVIIe siècle, les commerçants espagnols et portugais utilisent l'arroba, une unité de mesure de poids et de volume, symbolisée par ce même @. De l'arabe « ar-rouba » (quatre ou quart), l'arroba représente un quart de quintal, soit 25 livres espagnoles ou 11.5 kilos. Tombée en désuétude avec l'adoption du système métrique, l'arroba est encore utilisée parfois pour le poids des taureaux dans les corridas, ou la mesure du volume des vins au Portugal. Un universitaire italien a récemment découvert des documents commerciaux provenant de Venise vers 1500, où le @ désigne une unité de mesure, anfora ou amphore. Un dictionnaire latin-espagnol de 1492 lui confirmera qu'anfora se traduit bien par arroba.
3. Au XVIIIe siècle, apparaît dans le commerce le symbole @, tel qu'on le retrouvera aux Etats-Unis, pour indiquer le prix à l'unité. Un chercheur français estime qu'il s'agit d'une confusion calligraphique due à un mauvais usage du mot « à » par des marchands étrangers. Il y aurait eu, ici aussi, une ligature, mais entre le a et l'accent grave.
Ray Tomlinson s'imaginait-il qu'il allait, par son choix du @ pour les adresses électroniques, réunir ces 3 formes de l'arobase ? Car si l'on réfléchit bien, l'arobase doit sa présence sur les claviers grâce à son usage dans le commerce (prix unitaire). Il doit son nom (en français, en portugais et en espagnol) à une confusion avec le symbole de l'unité de mesure. Il doit enfin sa signification à la préposition latine « ad », qui est à l'origine du « at » anglais.
L'histoire de l'arobase fait cependant encore débat et suscite de nombreuses et riches réactions. Vous pourrez les lire et ajouter la vôtre dans la page suivante...